La forêt riveraine

Forêt humide au petit matinLa forêt est un élément relativement récent dans le paysage de la basse plaine du Rhône. Les cartes datant d’une centaine d’années ne la représentent qu’au Fort, au Bois des Iles, aux Grands Larges et sur quelques petites surfaces aux Saviez. Pratiquement partout les surfaces boisées portent des traces de l’intervention humaine, que ce soit le premier rideau coupe-vent planté au début du XXe siècle près de la rive du lac aux Saviez ou les plantations plus récentes de peupliers carolins* et d’épicéas. Ces dernières couvrent de grandes étendues et ne sont guère prisées par la faune en raison de leur pauvreté en habitats différents.

En revanche, la forêt riveraine, ou ripisylve, formée de saules, d’aulne glutineux, de frêne ou de chêne pédonculé selon le degré d’humidité et le type de sol, offre un grand nombre de milieux à la faune. Celle-ci n’est pas toujours visible, mais l’observation du pied des arbres apporte de nombreux indices de son passage. Des pelotes de réjection signalent le perchoir d’un épervier, ou celui d’un hibou moyen-duc ; des coquilles de noisettes indiquent que la sittelle torchepot a utilisé les côtes de l’écorce d’un chêne comme étau pour ouvrir le fruit ; une «pive» déchiquetée marque la trace d’un mulot sylvestre...


Un milan noir vient de pêcher sa proieLa ripisylve est un habitat fortement stratifié où beaucoup d’espèces fréquentent de préférence un étage (ou «strate») particulier. Ainsi, en plein été, la frondaison bruisse d’une multitude d’insectes. Le soir venu, ils font les délices de la noctule, la plus grande des chauves-souris de Suisse, qui chasse en forêt, contrairement à son cousin le murin de Daubenton. Dans les hautes branches, le loriot et la grive musicienne lancent leur appel mélodieux. Quant au milan noir, il recherche les fourches des plus grands arbres pour y construire son nid. Sa densité dans la basse plaine du Rhône (50 couples) est exceptionnelle en Suisse.

Plus bas, l’étage moyen du branchage est égayé par le chant caractéristique du pouillot véloce et par celui métallique, puissant et varié, du rossignol philomèle.

Polypore sur un vieux tronc de saule.Le tronc des arbres malades ou déjà secs attire les pics verts, épeiches ou épeichettes. Ils y recherchent leur nourriture : des insectes xylophages*. Ils y creusent aussi leur nid qu’ils n’utilisent qu’une seule année. La cavité délaissée est alors récupérée par d’autres oiseaux comme les mésanges (six espèces visibles aux Grangettes, sur les sept communes en Suisse), l’étourneau ou la sittelle torchepot. Cette dernière maçonne avec de la boue l’entrée de la loge qu’elle occupe pour en diminuer le diamètre et, ainsi, éviter que des intrus plus gros qu’elle n’y pénètrent.

Avant de tomber à terre, le vieux tronc sert encore de support et de nourriture à des polypores, grands champignons en forme de langue, parfois frangés d’un bel orangé lumineux.

Les strates basses de la forêt sont fréquentées par un cortège bien différent d’espèces. Avec de la chance, on peut y observer le plus grand reptile indigène : la couleuvre d’Esculape. Ce serpent arboricole grimpe volontiers manger des oisillons au nid. Ensuite il redescend pour digérer son repas pendant quelques jours à l’abri d’un tas de bois mort ou dans un trou. Dans la litière alentour, la minuscule musaraigne pygmée chasse un des 1800 insectes dont elle a besoin pour nourrir quotidiennement ses quatre grammes. Les campagnols roussâtres et agrestes, quant à eux, consomment plantes et graines à l’abri d’un couvert épais. Ces micromammifères doivent toutefois se méfier de la couleuvre à collier qui a momentanément quitté la mare où elle chasse régulièrement la grenouille.

Tapis printanier d'anémones sylvieL’arrivée du printemps est signalée par la floraison massive de l’anémone sylvie, dont la corolle blanche s’épanouit très tôt dans le sous-bois, avant que le feuillage des arbres n’intercepte la lumière nécessaire à son cycle vital. La lumière directe est moins indispensable à la prêle d’hiver qui recouvre de grandes surfaces sombres. Ses tiges sont incrustées de microcristaux de silice. Elles sont ainsi très finement abrasives. Elles ont été utilisées par les horlogers d’autrefois pour donner le dernier poli aux boîtiers de montre. Les tapis que forme cette «queue-de-rat», comme on l’appelle parfois dans le canton, sont par endroits coupés par des pistes du blaireau. Celui-ci creuse son terrier dans une butte à l’abri des inondations, d’où il parcourt, chaque nuit, un territoire de plusieurs kilomètres carrés. Il se nourrit autant de raisinets (cette espèce cultivée dans nos jardins est typique de la forêt riveraine) que de vers de terre, d’escargots ou d’insectes. Le blaireau réduit fortement son activité en hiver, demeurant parfois plusieurs semaines dans sa tanière.

 

Tiges de prêle d'hiverDe nombreuses mares temporaires apparaissent dans le sous-bois de la forêt humide. Elles offrent les conditions idéales pour le développement des moustiques... dont les larves sont la proie du triton alpestre, qui joue ainsi un rôle de régulateur.