Protection et gestion

Les Grangettes ne sont pas une île
 
Famille de chevreuils.Pour le chevreuil, le sanglier et bien d’autres animaux, les forêts humides entourant les marais des Grangettes constituent un lieu de refuge. Plus au sud, la plaine alluviale est en grande partie occupée par les champs d’une agriculture intensive, entrecoupée de bosquets isolés ou longée d’une bande boisée sur la berge du Rhône. La grande faune ne s’y attarde guère. Elle préfère se déplacer à l’abri.

Chaque année quelques représentants de ces espèces traversent la plaine des Monts d’Arvel au massif du Grammont ou inversement. Ces «voyageurs» jouent, à long terme, un rôle essentiel : on sait en effet aujourd’hui que les échanges génétiques, même peu fréquents, sont indispensables à la santé des populations.

Autrefois, de tels échanges se déroulaient tout au long de la vallée : contrairement au Léman, le Rhône n’est pas une véritable barrière pour la plupart des espèces. Une étude récente, menée au niveau national (SOS 2000), montre qu’aujourd’hui seuls subsistent quelques fragiles passages à travers la vallée du Rhône, dont celui des Grangettes. En amont, les barrières créées par les activités humaines, notamment l’autoroute, rendent la plaine pratiquement infranchissable !

Si les zones naturelles des Grangettes constituent un passage, celui-ci n’est plus aussi sûr et aisé. De part et d’autre des réserves naturelles, les obstacles sont nombreux : routes cantonales, viaduc de l’autoroute, espaces à découvert, etc. Mais aucun n’est totalement hermétique, contrairement à ce que l’on constate ailleurs.

Ainsi, les Grangettes apparaissent comme un relais essentiel, non seulement pour les oiseaux migrateurs, mais aussi pour la faune terrestre : à l’échelle du bassin rhodanien, elles constituent le principal et probablement dernier lieu possible de transit nord-sud entre Genève et le Bois de Finges près de Sierre !
 
 
Le marais du Gros Brasset est le plus grand avec sa trentaine d'hectares. Protection et gestion du site naturel des Grangettes
Dernière zone naturelle importante de la basse plaine du Rhône et du littoral lémanique, le site des Grangettes fait l’objet de diverses mesures de protection. Celles-ci ont évolué dans le temps et sont le reflet de leur époque.
 
 
 
Curage du Gd. Canal à l'aide d'une suceuse. Le drainage de la plaine
1836 marque le début du grand recul des zones humides de la région. C’est à cette date qu’est signée une Convention intercantonale pour la correction du Rhône. Plusieurs milliers d’hectares de marais et de prairies humides vont ainsi disparaître sous l’effet de l’endiguement du fleuve et du drainage des terres. Cet assèchement des milieux humides représente alors un grand «progrès». Considérés comme malsains et incultes, les marais n’ont aucun intérêt pour la population et leur protection eût été vécue comme une hérésie. Cette tendance générale à considérer les milieux marécageux comme néfastes va perdurer jusqu’au milieu du XXe siècle, les deux premières guerres mondiales ne favorisant pas l’émergence d’une conscience écologique.

En 1950, il n'y avait que des marais à l'entrée de Villeneuve, au fond. Le Plan Wahlen n’avait-il pas pour objectif de gagner le maximum de terres agricoles ? L’heure n’était pas à la protection des marais et seules subsistèrent les zones les plus humides, situées près du littoral.

Dans les années 1950, on commence toutefois à réaliser que ces milieux d’une grande richesse biologique sont désormais réduits au statut de reliques et risquent à leur tour de disparaître. Ils sont en effet gravement menacés par plusieurs facteurs dont la plupart sont d’origine économique. Si ce sol mouillé ne se prête guère à une exploitation agricole, il peut être néanmoins «valorisé» ou utilisé d’autres manières: exploitation des graviers sur terre et dans la beine littorale, décharges, projets d’aérodrome, de piscine, de port, de route, etc.

Face à ces menaces, plusieurs mesures de protection sont prises à l’initiative des milieux scientifiques et de protection de la nature, en particulier de la Ligue suisse pour la protection de la nature (actuellement Pro Natura).
 
Le «Plan 56»
Dès 1957, le Plan d’extension cantonal No 56 intitulé «Sauvegarde de la région des Grangettes» limite l’utilisation du sol à l’agriculture et à la sylviculture, et permet de conserver globalement à la région son caractère naturel et rural.

Marais en voie d'embroussaillement. A partir de 1967, plusieurs réserves naturelles sont créées par la Commune de la Tour-de-Peilz, propriétaire de terrains au Fort et au Gros-Brasset, par l’Etat de Vaud et surtout par Pro Natura qui acquiert quelque 570’000 m2. Au total, environ 100 ha sont ainsi constitués en réserves, soit 1 / 5 de la zone littorale. Ces réserves sont alors entretenues par un fauchage et un débroussaillage régulier des marais afin de conserver leur étendue et d’éviter qu’ils se transforment en forêt.

Dès 1970, un nettoyage annuel des rives est organisé par Pro Natura avec le concours de nombreux bénévoles et de quelques communes. Cette mesure permet de débarrasser les nombreux déchets et le bois mort qui sont charriés par le Rhône et d’autres cours d’eau et qui provoquent la destruction mécanique des roselières. Pour protéger celles-ci et enrayer le recul de la rive sous l’effet de l’érosion, l’Etat de Vaud fait également construire des enrochements parallèles à la rive.

Chaque année début mars a lieu le nettoyage des roselière lacustres. Les volontaires y récoltent des dizaines de tonnes de bois flotté. L’importance du site est reconnue sur le plan national et international. En 1971, une convention relative aux zones humides d’importance internationale particulièrement comme habitat de la sauvagine est conclue à Ramsar, en Iran. La région des Grangettes comptera parmi les dix zones inscrites par la Suisse dans la liste des zones humides d’importance internationale.

De son côté, le Conseil fédéral dresse en 1977 un inventaire fédéral des paysages, sites et monuments naturels. Il y inscrit la région des Grangettes qui devient ainsi «objet d’importance nationale méritant une attention particulière et une protection spéciale». Puis en 1991, conformément à la Convention de Ramsar et à la législation fédérale sur la protection de la nature et sur la chasse, il édicte l’Ordonnance sur les réserves d’oiseaux d’eau et de migrateurs d’importance internationale et nationale (OROEM). Cette ordonnance définit le régime de protection de la zone des Grangettes qui couvre une grande partie du Haut-Lac jusqu’à Rivaz et St-Gingolph.

L'échasse blanche est un migrateur rare. Les premières mesures de protection, qui visaient essentiellement à protéger des destructions directes les zones humides de la région des Grangettes en tant qu’ultimes témoins de la végétation et de la faune typiques du delta du Rhône, ont été mal perçues et âprement combattues par une partie de la population locale et ses autorités.
 

Le plan d’affectation cantonal 291
 
Le plan d’affectation cantonal 291
 
Dès les années 1980, il est apparu que les mesures de protection prises jusqu’alors, bien qu’importantes pour sauvegarder le site, n’empêchaient pas cet écosystème fragile de se dégrader et de se banaliser. En schématisant, on peut dire que le Plan d’extension 56 empêchait le site de se transformer en dépotoir, routes, aérodromes ou gravières mais n’empêchait pas qu’il se couvre de cultures de peupliers ou qu’il se transforme sous l’effet de l’épandage d’engrais ou de biocides aux abords immédiats des marais, Le marais du Gros Brasset est le plus grand avec sa trentaine d'hectares.voire en raison d’un piétinement excessif dans certains milieux sensibles. D’autres mesures s’imposaient. Cela correspondait également à l’air du temps. Suite à l’initiative dite de Rothenthurm, un article est inscrit le 6 décembre 1987 dans la Constitution fédérale. Il stipule que «les marais et les sites marécageux d’une beauté particulière et présentant un intérêt national sont placés sous protection. Dans ces zones protégées, il est interdit d’aménager des installations de quelque nature que ce soit et de modifier le terrain sous une forme ou sous une autre. Font exception les installations servant à assurer la protection conformément au but visé et à la poursuite de l’exploitation agricole». En application de cet article constitutionnel, l’Etat de Vaud a mis en vigueur en 1997, en remplacement du Plan d’extension 56, le Plan d’affectation cantonal pour le «site marécageux de Noville» (PAC 291) qui doit garantir la sauvegarde des biotopes, des zones tampons et des biocénoses qui les caractérisent, favoriser l’amélioration des valeurs biologiques du site et la réparation des atteintes subies, maintenir un paysage proche de l’état naturel et permettre le maintien des activités humaines compatibles avec les buts de protection.

La PrailleCe nouveau plan d’affectation introduit une dimension qualitative au concept de protection du site : il ne s’agit plus seulement de sauvegarder la zone marécageuse des atteintes directes mais de conserver et restaurer sa biodiversité. A cet égard, la création de zones tampons revêt une grande importance puisqu’elle permet d’écarter des milieux naturels sensibles l’usage des biocides des engrais.
 
 
La fondation des Grangettes
L’entretien des réserves a également évolué dans le sens d’une approche plus scientifique et professionnelle, propre à garantir la conservation et la restauration des valeurs biologiques caractéristiques de cet écosystème de delta.

L'emblème de la Fondation. On trouve 4 couples de martin-pêcheur ici. En 1989, Pro Natura crée avec sa section vaudoise et le Cercle de sciences naturelles de Vevey-Montreux la Fondation des Grangettes, chargée de gérer les quelque 50 hectares de ses réserves. Grâce au soutien financier des pouvoirs publics et de donateurs, le Conseil de fondation charge un professionnel de la mise en œuvre des mesures d’entretien, d’aménagement et d’information. Un Comité de gestion formé de divers spécialistes en sciences naturelles dirige et surveille les travaux. Ceux-ci s’inscrivent dans un Plan de gestion qui fixe les objectifs et le calendrier des interventions suivant les types de milieux. Les mesures d’entretien et d’aménagement doivent être les plus légères possible et favoriser les espèces des milieux humides caractéristiques de cet écosystème. Un suivi scientifique permet de vérifier l’adéquation de ces mesures aux objectifs poursuivis et d’apporter les corrections nécessaires. Le fauchage et le débroussaillage des marais, notamment grâce au concours d’agriculteurs de la région, reste le point central des mesures d’entretien et l’on peut dire que celles-ci sont maintenant bien maîtrisées. A côté de ces mesures, les aménagements de nouveaux milieux ont pris de l’importance : on mentionnera la création de chapelets de mares et d’un étang bordé de prairies naturelles, la transformation du profil d’un étang existant afin de favoriser la végétation palustre qui ne parvenait pas à se développer en raison d’une pente trop forte et l’éradication des peupliers de culture. La revitalisation du Vieux-Rhône est d’autre part en projet. Piégeage d'insectes a but de recherche scientifique. Ces mesures d’entretien et d’aménagement portent leurs fruits puisque, à titre d’exemple, la rainette verte, au bord de l’extinction dans la région et dans toute la Suisse, a réussi non seulement à se maintenir mais aussi à accroître sa population, D’autres espèces, telles que le râle de genêts, le blongios nain ou le traquet tarier, autrefois présentes, pourraient également réapparaître à la faveur de ces aménagements.
 
 

Un agriculteur de Noville fauche chaque année une partie des marais. Une zone d’atterrissement caractéristique d’un delta est, par nature, dynamique et évolue constamment De par les interventions et les nuisances humaines, cette dynamique est irrémédiablement perdue : le Rhône endigué ne divaguera plus et la rive n’avancera plus sur le lac en raison de l’insuffisance des apports sédimentaires du fleuve. Cependant, les mesures d’entretien et d’aménagement permettent de conserver, de manière continue seulement, la biodiversité propre à la zone d’atterrissement.
 
Une protection ouverte
Le feu dans la roselière le 17 avril 1997. D’une manière générale, les mentalités ont également évolué, un dialogue constructif a pu souvent se développer entre autorités locales et milieux de protection de la nature.

Les menaces directes sur le site paraissent écartées mais il subsiste encore un facteur de dégradation important et difficile à gérer : la pression due aux activités de loisirs. De par sa beauté particulière et sa situation accessible, la partie littorale du site des Grangettes en particulier attire dès les beaux jours de nombreux randonneurs, navigateurs, baigneurs, pique-niqueurs et pêcheurs, venus parfois de fort loin, qui génèrent des nuisances importantes. Ce besoin de délassement est légitime et le site des Grangettes doit rester accessible. S’agissant d’un milieu naturel sensible, il convient toutefois de canaliser le public sur les zones qui peuvent supporter sans trop de dommages une certaine pression.

Ecologique mais très dérangeant pour les oiseaux à cause du mouvement des rames. Les milieux particulièrement fragiles tels que les roselières lacustres doivent être soustraits à toute pression humaine. La circulation des personnes et des véhicules doit être réglementée afin de rester compatible avec la préservation du site. Cette question fait l’objet d’un volet particulier du Plan d’affectation cantonal, le PAC 291 bis qui a fait l’objet de vives oppositions de la part de certains usagers. Une pesée des intérêts a été faite entre ces besoins de délassement et les nécessités de protection du site. Ces problèmes sont également pris en compte par le Plan de gestion de la Fondation des Grangettes. Celle-ci a développé une politique d’accueil et d’information afin de permettre au public de découvrir ces milieux naturels qui font la beauté du site et de le sensibiliser à leur fragilité: panneaux d’information, projet de sentier didactique avec tour d’observation, nombreuses visites guidées, notamment pour les enfants, local d’information espéré.

De nombreux passeports vacances visitent la réserve avec la Fondation. Permettre l’accès du site au public tout en garantissant sa préservation à long terme est le défi de la prochaine décennie. Il impliquera des aménagements adéquats et une information à la hauteur de la valeur de cet écosystème particulier. Sa réussite représentera certainement un atout régional de première importance.